1988 : ça a débuté comme ça. Moi, j'avais jamais rien vu. Rien.
(en hommage à l'incipit de mon roman préféré)
Cette année-là, je finissais mes études de médecine tout en me préparant au tant redouté concours de l'internat qui devait décider de ma vie future. Je travaillais beaucoup pour ne pas gagner grand chose : un peu l'inverse d'aujourd'hui en fin de carrière. J'avais mis de côté la philatélie faute de temps libre, mais je m'étais déjà "spécialisé" sur la collection au type Semeuse depuis des lustres. J'avais réuni pas mal de documentation, et j'épluchais malgré tout les catalogues des ventes parisiennes que je recevais.
Je vous parle d'un temps que les moins de 50 ans ne peuvent pas connaître. La rue Drouot fourmillait alors de philatélistes et de vitrines alléchantes. La maison Robin y figurait en bonne place, et ses petits catalogues avec leurs minuscules photos en noir et blanc m'apportaient toujours quelques instants de distraction au milieu de mes révisions studieuses et rébarbatives.
On y trouvait à chaque fois de jolies variétés, plus ou moins abordables ou spectaculaires, et en assez grand nombre alors que les autres maisons de vente semblaient se désintéresser des timbres dits semi modernes. J'ai utilement conservé certaines images des plus remarquables.
Celle-ci pourra vous sembler bien banale, mais pas du tout...
(La toute première apparition)
Si je l'ai conservée presque 40 ans (et numérisée), c'est qu'il ne s'agit pas d'un joli bloc CDF non dentelé du 35 c. violet, mais comme je l'avais noté au dos, d'un essai en bleu. Le prix de départ assez mirobolant que vous voyez affiché (en francs) avait dû faire détourner mon regard, car cela correspondait à environ 6 mois de mon salaire de l'époque !
Je ne me souviens pas de la description exacte du catalogue, ni du prix atteint, mais ce n'est que quelques années plus tard que je me suis rendu compte de la grande rareté que j'avais vu passer ce jour-là (de loin).
Robin avait dû se baser sur l'ouvrage de Storch et Françon, qui le mentionnaient dès 1981 :
Hélas, la photo ci-dessus ne permettait pas de distinguer le filigrane.
Ou bien sur le catalogue Marianne de 1984 :
Cote multipliée par 3 en 3 ans, ça fait rêver !
Alors que les autres "variétés" ont nettement moins augmenté.
La couronne est devenue anglaise !
En 1994 (donc bien après la vente en question) on le retrouve dans le catalogue Cérès Variétés :
Encore 2 fois plus !
Toujours est-il que je n'en avais pas croisé le moindre autre exemplaire pendant toutes ces années. Je ne l'avais cependant jamais oublié. Ce filigrane pourtant jamais vu me trottait dans la tête, et il était devenu comme une sorte de graal : le mal était entré en moi.
En 1996, la revue Timbroloisirs venait remuer le couteau dans la plaie en étant la toute première à en publier une autre image, avec cette paire CDF :
Cela se précise, mais on ne fait qu'à peine deviner le monogramme royal !
Il aurait fallu une prise de vue en transparence pour pouvoir admirer le filigrane. Qui devait ressembler à ça :
En septembre 2019 ici même, à l'occasion d'un article sur le seul autre filigrane connu sur une Semeuse (de la papeterie Aussedat), j'avais lancé un appel pour en savoir plus, qui est hélas resté sans réponse.
Coup de grâce fin 2024 : la vente Romar disperse des pièces magnifiques ayant appartenu à Monsieur Françon, et nous propose une autre paire avec son BDF :
Ce qui m'a ENFIN permis de me faire une idée assez précise de ce royal filigrane :
Tout y est :
La couronne
Le G de George / Le R de Rex
Séparés par le V
Mais ne croyez pas que j'avais réussi à mettre la main dessus.
Je n'en avais obtenu que cette image. Et perdu au jeu des enchères !
Je dois reconnaître que j'ai eu bien du mal à me remettre de cette déconvenue : cet essai s'avérait véritablement insaisissable ! Ce qui n'a fait qu'attiser ma soif d'en apprendre d'avantage.
En quelle année ?
Pourquoi en bleu ?
Pourquoi ce papier anglais ?
WHY ?
La Semeuse camée à 35 c. a été imprimée dès le mois de mai, puis émise à la fin 1907, afin de prendre le relai de la précédente maigre YT 136, et affranchir la lettre simple recommandée pour l'intérieur. On l'imprima jusqu'en 1924, pour d'autres usages moins courants. Et il n'y avait donc au départ absolument aucune raison de l'envisager en bleu.
Cette couleur bleue, réservée au timbre de la lettre simple pour l'intérieur non recommandée, sera utilisée en 1920 pour le 25 c. puis en 1925 pour le 30 c. toujours au type Semeuse, mais il n'a jamais existé en France aucun autre timbre bleu à 35 c. que cet essai non dentelé. Ce qui lui confère un intérêt supplémentaire à nos yeux !
*****
Me voilà donc obligé de me tourner vers les timbres imprimés outre-Manche et leur célèbre papier filigrané, pour tenter d'en savoir plus. Un domaine qui m'est totalement étranger, dans lequel j'ai pu me plonger et surnager avec l'aide de forts sympathiques correspondants, membres de la prestigieuse Royal Philatelic Society London, la plus ancienne association philatélique au monde.
Voici tout d'abord quelques images trouvées sur internet :
Fragment de feuille vierge au format de presque 8 rangées de 4 timbres.
Ce filigrane est appelé "Royal simple cypher" (chiffre royal simple)
car chaque timbre ne comporte qu'une couronne et un monogramme.
Référencé W14 (filigrane en anglais = watermark),
et sauf erreur de ma part au type II (trois différents ont été décrits).
Il apparaît à priori au milieu de l'année 1912 et fut largement utilisé jusqu'en 1924 (mais plus rarement entre 1918 et 1921). Ce qui correspond parfaitement avec la période de production de notre Semeuse violette à 35 c.
Il sera employé pour la première fois pour ces timbres
à l'effigie du roi George V représenté de 3/4 (Downey head) :
Toutes les étapes de
la conception et de la production, y compris les poinçons, couleurs et épreuves, étaient soumises à l'approbation du roi.
Ces deux valeurs qui avaient été émises le jour du couronnement le 22 juin 1911, suscitèrent
de vives critiques en raison de leur piètre qualité, et furent abandonnées au profit de timbres sur lesquels le roi est représenté de profil (profile head) au cours du second semestre 1912 :
C'est l'entreprise londonienne Harrison and Sons Ltd (imprimeurs attitrés de Sa Majesté), établie à St Martin’s Lane, qui avait été choisie pour leur impression.
Le papier filigrané était fourni par William Joynson and Sons une entreprise établie à St Mary Cray dans le Kent, dont les brevets de
filigranage mécanique remontent à 1839, et qui produisait historiquement des
papiers à lettres et à dessin de haute qualité.
Avec, ce qui est notable pour nous, une adresse au centre de Paris :
Dans les marges de chaque panneau de 120 timbres constituant les feuilles d'impression, figure également en filigrane
le mot POSTAGE (affranchissement ), en lettres capitales à double trait.
Comme on peut l'apercevoir sur ce bloc un peu plus tardif :
Alors que le chiffre royal se retrouve au niveau d'autres marges, comme ici en bas :
Je n'ai pas réussi à trouver sur internet la moindre image d'un plus grand bloc ou d'une feuille entière de ces timbres pourtant assez courants. Le Postal Museum ne permet hélas pas de visualiser celles qu'il conserve.
Mais, sauf erreur de ma part, chaque feuille comportait 480 timbres répartis en 4 panneaux de 120 selon le modèle ci-dessous que nous avons trouvé pour l'émission du roi Edouard VII, à priori semblable :
Sur ce papier filigrané ont été imprimés des timbres qui furent mis en vente sous forme de feuilles courantes, mais également en bandes dites de roulettes pour les distributeurs, et en petits carnets constitués de feuillets de 6 timbres.
Tiens donc !
Est-ce que cela ne vous rappelle rien ces petits carnets ?
*****
D'ailleurs, il est grand temps à présent de traverser la Manche en sens inverse, pour revenir à notre chère Semeuse, si française.
Plus particulièrement à celle-ci, au type I, imprimée en typographie à plat durant toutes ce années :
A propos : pourquoi aucun tirage en 1909 ni 1917 ?
WHY ?
On connait bien l'originalité du papier Grande Consommation qui lui a servi de support pendant 2 ans :
Il a existé un superbe tirage sur bristol, avec une impression d'une finesse exceptionnelle et dentelure figurée. Il daterait de 1910, tiré à l'occasion de l'exposition universelle :
Mais, sinon, elle était imprimée en typographie à plat sous la forme classique de feuilles de 300 qui donnaient chacune 2 feuilles-vente de 150, comme celle-ci du 13 décembre 1915 :
Pour quelle raison et quand, à l'atelier du boulevard Brune, se serait-on donné la peine de réaliser un essai en bleu de ce timbre sur un papier anglais filigrané ?
Pourquoi le bon vieux papier français n'aurait-il plus donné satisfaction ?
WHY ?
La réponse est simple : I don't know !
And you ?
Une hypothèse simple nous vient immédiatement à l'esprit :
ne serait-ce pas pour renforcer la sécurité de nos timbres,
et en rendre la falsification plus complexe ?
Possible, mais pas sûr du tout !
*****
Je ne vais pas vous faire languir plus longtemps, je sens que vous trépignez. Jetons enfin un œil émerveillé sur ce fameux bloc, perdu de vue depuis 1988 :
Le filigrane POSTAGE de la marge vous est ici révélé !
En exclusivité !
Et à contre-jour :
Il convient de le retourner pour apprécier dans le bon sens son "Royal simple cypher" :
Il est surtout visible dans la marge inférieure.
Mais également présent au niveau des timbres bien entendu.
Ceux qui n'auront pas été trop éblouis par cette merveille auront peut-être remarqué tout en bas, la trace d'une impression partielle des 2 timbres du panneau sous-jacent, liée à un encrage très faible de la planche à ce niveau.
(Ce qui vous permet aussi d'apprécier la texture du papier)
Ceci n'est pas dû à un hasard ni à un incident technique auquel les ouvriers de l'atelier auraient été confrontés ce jour-là.
A mon avis, ils n'ont encré manuellement que la partie centrale de la planche, et probablement même qu'une toute petite partie de celle-ci, afin de procéder "en vitesse" à cet essai d'impression. Réalisé "artisanalement", et non pas sur les presses habituellement utilisées.
Peut-être même sur une de leurs vieilles presses à bras ?
Mais pourquoi donc ?
WHY ?
Pour la bonne et simple raison qu'ils ne devaient disposer que d'un trop petit fragment de feuille de ce papier anglais, dont le format ne permettait pas d'être positionné convenablement dans une des presses alors en fonction.
Ceci pourrait tout à fait en expliquer l'extrême rareté.
Sinon, s'ils avaient disposé d'une feuille d'un format suffisant de ce papier filigrané anglais, ils auraient sans aucun doute procédé au tirage d'une feuille entière, sur une de leurs presses à plat. Mais il faut savoir qu'une feuille pour 300 timbres mesurait environ 45 x 50 cm !
Voici une reconstitution regroupant les 3 seules pièces connues à ce jour :
On peut donc être certain qu'une autre paire existe avec son BDF droit et se cache quelque part dans une collection. Mais rien ne nous permet en revanche de croire (jusqu'à preuve du contraire) à l'existence d'autres timbres qui auraient pu être imprimés sur leur gauche, si toutefois le fragment de papier utilisé le permettait.
D'après le modèle de feuille que je vous ai montré, le bloc du bas avec son CDF est le seul à pourvoir comporter le désormais fameux mot POSTAGE, montré ici pour la première fois.
Sa proximité immédiate avec notre Semeuse n'est pas sans évoquer les liens historiques existant entre la France et la Grande Bretagne. Mais sa présence explique aussi pourquoi l'administration ne donnera jamais de suite à cette expérimentation.
Qui aurait l'outrecuidance d'imaginer des timbres français imprimés sur du papier portant une marque anglaise ? Et pourquoi pas allemande tant qu'on y est ? Même si cet épisode s'était déroulé en temps de guerre et donc de pénurie, ce serait inimaginable, totalement impensable !
Par ailleurs, on peut sans exagérer qualifier de très mauvais le rendu de l'impression sur ce papier, et il vous suffit de cliquer sur l'image suivante pour le constater :
Vraiment pas terrible !
De toutes ces observations et réflexions me vient une supposition que je soumets à vos commentaires :
Ne pensez-vous pas que cet essai aurait pu être réalisé suite à une demande faite auprès de notre administration par les homologues anglais de notre atelier ? Celui-ci étant reconnu dans le monde entier pour ses compétences et la qualité de ses productions.
Pourquoi pas au tout début de l'utilisation de ce papier en 1912 ?
Puisque l'on sait que l'impression des premiers timbres George V a vite été jugée comme désastreuse, à tel point que l'on a dû se résoudre à changer de modèle de timbre à la demande du roi.
Notons que c'est précisément à cette période que la France a pensé à copier le modèle anglais des carnets petit format, ce qui a débouché sur la rocambolesque fabrication de ceux de 30 timbres du 10 c. rouge Semeuse au type II.
Avec l'utilisation d'un autre papier extraordinaire, qui fut livré à l'atelier déjà gommé donc avant toute impression, ce qui était une première : le célèbre "papier X" bien français, lui, puisque fourni par la maison Cluzel. Est-ce une simple coïncidence ?
Les échanges entre les deux administrations postales existaient certainement. Pourquoi pas des échanges d'informations techniques, et même de papier ?
WHY NOT ?
*****
Il va sans dire que si l'un de nos lecteurs a la possibilité de répondre à nos questionnements, il recevra en échange le témoignage de notre reconnaissance éternelle !
Je reste dans l'attente de précisions de la part de correspondants britanniques, et il se peut que je doive sous peu apporter quelques corrections à mon texte d'aujourd'hui.
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