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samedi 16 mai 2026

Qui détient la vérité ?

 

  Au cours de la longue vie de notre Semeuse, il y eut une période de transition cruciale : celle qui lui a permis de passer d'un fond ligné choisi par le graveur pour obtenir un effet de relief saisissant, à un fond mat qu'on lui a imposé, à la demande du ministre ou secrétaire d'état. C'était là encore en 1906.

Je ne reviendrai pas sur les différentes étapes qui ont vu apparaître un sol, puis le soleil changer de place, puis disparaître, effacer un pseudo téton, mais je viens de tomber sur un texte de l'époque qui remet en question la célèbre retouche effectuée sur la Semeuse maigre. Celle qui fut choisie puis reniée, puis remplacée.

   A sa sortie le 28 juillet, l'histoire raconte que le nouveau timbre à 10 c. a tellement déplu au ministre, qu'il a ordonné d'en stopper la vente au bout de deux heures seulement. Il faudra que Mouchon en améliore l'aspect. La retouche ayant pour but de mieux faire ressortir l'effigie sur ce fond uni. 

Il y eut donc deux tirages et deux types pour les 10 et 35 c. émis, YT 135 et 136, le premier en juillet, et le second en octobre. Merci au passage de me signaler les dates d'impression que vous pourriez croiser. Le mois permet donc facilement de déterminer le type.


   De tout temps la distinction entre ces deux types a posé des soucis aux philatélistes, car la variation des encres, des papiers, et de la qualité d'impression a eu tendance à atténuer des différences déjà minimes au départ. Et cela avait de l'importance car le premier tirage est bien plus rare que le second, et donc les timbres bien plus recherchés au type I. De l'importance pour le ministre, et les philatélistes.

Pour vous donner une idée, je me suis amusé à juxtaposer sur cette image les 2 types du 35 c. :

Il est vrai que celui de droite au type II est un peu mieux réussi !
Mais il n'y a pas non plus de quoi se la prendre et se la mordre.

Du coup, les collectionneurs et les négociants, alertés par cette mise en vente suivie d'un retrait si précoce du 10 c. ont décrit sur les timbres de petites différences permettant de ne pas se tromper : il s'agit de lignes blanches devenues plus visibles après retouche au niveau des fesses, du bas du sac, du pied gauche, et sous l'avant-bras droit. Ce qui voudrait dire que Mouchon aurait re creusé les poinçons un peu plus profondément au niveau de ces zones de séparation entre la Semeuse et le fond.

  L'année dernière, grâce à l'obtention des fabuleuses images des poinçons conservées par le musée, je vous avais fait part de mon analyse de ceux de la série des Semeuse maigres. Que vous pourrez relire en cliquant sur ce lien : Poinçons

Mais je ne vous avais volontairement pas montré la ligne des fesses ! J'en vois déjà qui sourient... Ni le dessous de l'avant bras qui sème.

Car sur les 5 poinçons (et cela me chagrine beaucoup) on ne voit pas de franche différence à ces deux endroits, alors que sur les timbres, c'est le plus souvent le cas ! Même sur la médiocre image des 35 c. ci-dessus, on voit mieux les lignes blanches, qui sont indiscutablement plus marquées sur le timbre de droite.

Voici donc les poinçons, et ils semblent bien tous semblables au niveau du postérieur :


Et au niveau de l'avant-bras :

Ces lignes ont été creusées là où il n'y en avait pratiquement pas, nettement accentuées.

Nous nous devons donc de revenir sur ce que nous affirmions, probablement à tort, à propos de ces poinçons. 

Cependant, si je vous remontre la comparaison des 2 autres zones :

Reconnaissez que l'on a bien l'impression que les lignes sont plus nettes là où j'ai mis un +, non ? 


Au vu de ces images, il n'y a que trois possibilités : 

1ère hypothèse = les cinq sont au musée dans leur état d'origine, et alors :

        - soit Mouchon a retouché, case par case, les galvanos qui avaient été déjà confectionnés pour les 10 et 35 c. "au type I"

        - soit il a fait fabriquer des copies des poinçons du 10 et du 35 c. qu'il a pu retoucher sans prendre de risque, et qui ont servi à confectionner les galvanos "au type II". Mais ces copies n'auraient pas été conservées par le musée, ce qui est tout à fait plausible.

2ème hypothèse = les cinq ont été retouchés. C'est ce que pensait Pierre de Lizeray lorsqu'il les a examinés. Il est surprenant que le graveur ait pris ce risque : impossible de revenir en arrière en cas d'erreur. Sa main ne devait pas trembler !

   Cela signifie que nous nous sommes peut-être fourvoyés dans notre analyse de l'année dernière au niveau du bas du sac et du pied gauche, là où les infimes différences de gravure que nous avions décrites ne seraient en réalité que des vues de notre esprit ! Les différences peuvent probablement s'expliquer par la variabilité inévitable de tout travail effectué à la main.

Nous avions voulu faire coïncider ce que nous observons sur les timbres avec ce que nous croyions voir sur les poinçons. Alors que c'est l'inverse qu'il fallait faire ! 

   Mais on dirait bien que Monsieur de Lizeray se soit lui aussi trompé, car en ce qui concerne les zones retouchées, en particulier le pied gauche qu'il considérait comme un excellent moyen pour distinguer les deux types en examinant les timbres, c'est Mouchon lui-même qui le contredit !

J'ai en effet eu le plaisir de trouver le texte suivant dans une revue philatélique du 25 novembre 1906 : "Le Timbrophile de France", qui rapporte les dires du graveur, interrogé à ce sujet. 

Alors que le second tirage est en cours.


extrait de :

Mais comment expliquer les autres lignes blanches que l'on observe sur les timbres au type II ?

  Alors, selon vous, est-ce moi qui invente des différences qui n'existent pas sur les poinçons du musée ?

Le bas du sac et le pied ont ils été retouchés ?

 Peut-être que Pierre de Lizeray a mal vu avec sa loupe, certains détails qui sautent aux yeux sur notre écran d'ordinateur ? 

Ou bien serait-ce Mouchon qui raconte des mensonges à ce Monsieur Ledoux de la revue en question ?

That is the question !

   En résumé : la ligne des fesses est bien nette sur les 5 poinçons du musée, ce qui est en faveur de la 2ème hypothèse. Tout comme concluait notre illustre prédécesseur, lui qui fut le premier et le seul à examiner les poinçons du musée, en 1955.

Autre fait indiscutable en examinant cette fois-ci les timbres : il existe effectivement une différence assez nette au niveau des 4 zones décrites, avec des lignes blanches dites lignes de lumière bien plus visibles sur les types II. Même s'il reste possible d'avoir des doutes sur certains exemplaires moins nets.


   Il semble bien que Maître Mouchon se soit un peu moqué de son interlocuteur en affirmant n'avoir retravaillé que l'arrière train de sa Semeuse !  Peut-être en avait-il un peu assez d'être importuné par ces philatélistes venant l'interroger sur de si insignifiantes broutilles ? Le journaliste relate trois visites successives entre juillet et novembre !

Voici un extrait du même journal de septembre 1906 :


Il n'a peut-être tout simplement pas voulu admettre qu'on lui avait imposé autant de retouches à apporter à son travail ? Un mensonge par omission !

Lui qui avait si bien imaginé et réalisé ce magnifique fond ligné donnant un beau relief, et qui a ensuite été obligé de le remplacer par un fond uni qui ne lui plaisait pas du tout.


Remarquez qu'il avait initialement créé des zones d'ombre, 
précisément là où on lui a ensuite demandé de la lumière !

Il était un peu susceptible Louis Eugène, mais quel talent !


*****

  Le musée conserve une autre pièce particulièrement intéressante : une feuille d'essai décrite elle aussi par De Lizeray à l'époque, et qui pourrait démontrer que les deux poinçons qui ont donné les 2 types ont coexisté !

Sur celle-ci figurent 4 épreuves côte à côte  (2 du 10 c. et 2 du 35 c.) permettant justement d'apprécier l'effet rendu par cette fameuse retouche !

Ce qui voudrait dire que la retouche en question n'a pas été faite sur les poinçons d'origine, et relancerait la première hypothèse.

En effet, si la série de poinçons avait été retouchée, l'atelier n'aurait à l'évidence plus pu disposer des poinçons d'origine pour imprimer la feuille destinée à cette comparaison !

J'attends de pouvoir admirer ce document pour en savoir plus, et vous en faire profiter.


*****


   Nous avons eu par ailleurs l'immense surprise de lire et d'apprendre dans ce même "interview" de l'artiste, que l'atelier du boulevard Brune employait alors "depuis quelques temps, des feuilles gommées avant l'impression" ! Ce qui avait échappé à tous les spécialistes, et n'avait jamais été écrit ailleurs.

Ne s'agirait il pas du fameux papier portant le filigrane du fabricant AUSSEDAT, dont on sait qu'il a été testé boulevard Brune précisément à cette époque ?

Moi, je le crois !

J'en profite pour relancer mon appel concernant les Semeuses que vous pourriez connaître avec ce rare filigrane : il doit bien en exister d'autres que celles que je vous ai déjà montrées ici, et j'aimerais vraiment en voir des images !

(YT 129, 130 et 137 peuvent être concernées, mais pourquoi pas les autres de cette même période qui fut si agitée à l'atelier ?)


 

dimanche 3 mai 2026

Actualités des stars

 

  J'ignore si la presse people existe encore aujourd'hui ou bien si elle a été remplacée par ce que beaucoup de gens appellent les réseaux sociaux, mais il y a de ça quelques années, ces journaux qui naviguaient entre voyeurisme, révélations et "paparazzades" ont eu un franc succès auprès du public. Plus la personne citée était célèbre, et plus les lecteurs étaient friands d'obtenir des scoops à son sujet.

Vous allez penser que la comparaison est osée, mais au début du XXème siècle dans la presse (et pas uniquement philatélique), la star, c'était le timbre à 10 centimes ! Et c'était une Semeuse. Nous avons souvent parlé ici de ses différentes versions successives ayant défrayé la chronique, mais je suis tombé récemment sur deux petits articles qui m'ont paru intéressants.


   Le premier concerne les débuts de l'ultime version rouge, celle dont le fond plein et les retouches sont à l'origine des qualificatifs de camée ou grasse, et de sa numérotation Yvert n°138. Un joli timbre !

Certains y ont consacré une vie entière de philatéliste !
Une collection extrêmement riche !

   Concernant son année de naissance, pas de scoop : c'est 1907, mais si vous vouliez un jour lui fêter son anniversaire, vous auriez bien du mal à en trouver le jour exact. Sa date d'émission n'a jamais été officiellement révélée, pas plus que sa mise en vente au public : étonnant, non ?

En fait cela montre bien que pour l'administration, cette Semeuse camée a tout simplement remplacé la Semeuse maigre dont le dessin n'avait jamais donné entière satisfaction, et que pour tout le monde, un 10 c. rouge reste avant tout un 10 c. rouge. Pas besoin d'en faire un évènement.

   Du coup, ce sont les philatélistes qui vont essayer d'en trouver les premières dates d'utilisation sur le courrier, et là encore un doute persiste, mais c'était probablement en septembre. Pourquoi un doute ? Parce qu'on connait des oblitérations plus précoces, mais qui peuvent tout à fait être des erreurs de mois, chose fréquente avec les cachets à date manuels de l'époque. Mais quel jour de septembre ? Mystère !

Qui pourra nous livrer un réel scoop en nous montrant son vrai 1er jour ?

cachets du 14 et du 19 douteux   /   du 26 et du 27 bien frappés

   Quant au début de son impression, vous allez croire que je le fais exprès, mais on n'en connait pas non plus la date avec précision : le 22 janvier est cité depuis longtemps par d'illustres philatélistes, mais je n'ai jamais vu de mes yeux vu, mieux que le 24 janvier !

Si vous avez le 22, ou avant, j'adorerais voir ce scoop, digne d'une couverture !


   On peut trouver bizarre, étonnant, curieux, etc... que ce 138 ait été imprimé dès le mois de janvier pour ne se retrouver sur le courrier qu'en septembre. Mois cela me stupéfie toujours, même si ma passion pour les dates fait que j'exagère souvent à leur sujet, mais reconnaissez qu'il y a de quoi s'interroger. Il est certain qu'il devait rester des stocks importants des autres timbres rouge ou rose à 10 c. mais tout de même, 8 mois... 

Ce qui est sûr, c'est que l'impression des feuilles du 10 c. maigre s'est terminée au tout début de cette année 1907 : cela coïncide donc bien. D'ailleurs, ses carnets de 20 s'étaient très mal vendus avec leur prix de 2 f.05, et il a fallu eux aussi les écouler.

    De plus, c'est toute une série de cette Semeuse camée de 1907 qui avait été décidée : six nouveaux timbres à 5 - 10 - 20 - 25 - 30 - 35 c., mais c'est le 5 c. qui sera émis en premier, dès le mois de mars. Sa sortie passant un peu moins inaperçue car elle se fit sous la forme de carnets. Puis les autres valeurs suivront. On sait que le 25 c. imprimé à partir du 17 avril, apparaîtra sur le courrier le 18 juin. Les autres valeurs ont été imprimées en mai.

Y avait-il une autre raison pour attendre jusqu'en septembre pour le 10 c. ?

  Je n'ai pas la réponse à cette question qui me tarabuste vraiment, mais l'article que voici nous apporte peut-être une piste :

Le Timbrophile de France - avril 1908 (cliquez sur les images)

   Peut-être que l'atelier a rencontré des difficultés imprévues avec son encre rouge ? Ou bien que la couleur utilisée jusque-là a fini par déplaire à un ministre facétieux ? Qui sait ?

Cet article nous éclaire surtout sur la naissance de cette véritable star qu'est le 138 avec nuance écarlate, le 23 juillet 1907 (sur la presse 10), ce que je peux cette fois-ci vous confirmer avec une image :

Petit ou grand scoop ?

********


    Le ton du deuxième article, paru dans le même journal le 25.11.1907, est un peu similaire à celui des journaux à scandale, destinés aux amateurs de ragots. Et il parle d'une autre star de la philatélie semi moderne, le faux pour tromper la poste du 10 c. rose Semeuse lignée YT 129.

C'est effectivement au début de 1907 que ce Monsieur Schnebelin publiait le scoop dans son n°52 de "La revue française des collectionneurs" avec la reproduction d'un des oblitérés qui est le premier cité ci-dessus :

Et voici une meilleure image du troisième cité :

(ex. collection Françon)

Et un autre oblitéré rue Blomet Paris XV :


Pensez-vous que ce négociant condamné était LE coupable ?

   Il ne fait aucun doute que ce faux est rare, pour ne pas dire introuvable. Peut-être pour la bonne raison que la presse philatélique a ainsi très vite permis de déboucher sur une condamnation ? Ce qui a instantanément mis fin au "trafic".

On le rencontre (un peu) plus souvent en neuf, mais encore faudrait-il être convaincu qu'il ne s'agit pas de faux pour tromper les collectionneurs ! Rien n'est moins sûr.

Les rayons du soleil vraiment mal reproduits le caractérisent.

Et on appréciera sur ce bloc les défauts de la dentelure !

Sur lettre, je ne l'ai vu proposé en vente qu'une seule fois, en décembre 1993, et plus jamais depuis :

A l'époque, je l'avais trouvé trop chère cette enveloppe mal pliée, avec son adresse découpée et sans aucun cachet d'arrivée, mais je la regrette aujourd'hui. Si l'un d'entre vous a la possibilité de m'en fournir ne serait-ce qu'une simple image de bonne qualité, j'en serai ravi.


Bien entendu, et comme toujours, tous vos avis, toutes les images et renseignements complémentaires sont également les bienvenus !