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mercredi 28 avril 2010

Les difficiles débuts des coins datés




C'est au début de l'année 1922 que la première presse rotative destinée à l'atelier de fabrication des timbres-poste est utilisée en France.



L'utilisation de cette nouvelle technique révolutionnaire et prometteuse aura des débuts quelque peu mouvementés, mais comme ce mode d'impression va vite donner entière satisfaction, il sera peu à peu généralisé, et sans cesse perfectionné, pour supplanter à terme définitivement la typographie à plat, jusque là utilisée depuis nos tout premiers timbres.




Il faut dire que nombre de manipulations fastidieuses et souvent manuelles seront ainsi évitées grâce à cette modernisation : jusque là, une fois imprimées les feuilles de 300 timbres, il fallait ensuite gommer le papier, puis les laisser sécher avec d'infinies précautions, puis les séparer en deux feuilles de 150, puis les perforer, les comptabiliser, les stocker...



Pour la fabrication des fameuses roulettes, il fallait même les découper en bandes verticales que l'on collait manuellement bout à bout, et une à une, avant de les enrouler et de les mettre en boîtes ! Les espoirs fondés sur cette nouvelle presse étaient donc bien grands...




Le papier utilisé arrivait déjà gommé, sous la forme de gros rouleaux adaptés à cette presse rotative : il n'y avait plus, après impression, qu'à perforer et séparer les feuilles, automatiquement numérotées.




Comme pour toute nouvelle technique, on procéda bien entendu à des essais, et il se trouve que le timbre choisi pour ces essais est au type Semeuse : il s'agit du 10 c. vert (Yvert 159), réservé aux imprimés, et non pas du timbre destiné à l'époque à l'affranchissement de la lettre simple, qui nécessitait de bien plus gros tirages.



On était prudent en ce temps là du coté du boulevard Brune, et modeste ! On n'allait pas se lancer tête baissée dans une nouvelle technique pour la fabrication de millions de timbres.



Le 10 c. vert Semeuse restera longtemps le seul timbre imprimé ainsi.



Et en plus, on était économe, car il semble bien que le résultat de ces essais, une fois obtenu un résultat satisfaisant, c'est à dire les premières feuilles de timbres imprimées par une presse rotative (celle qui allait devenir la presse 1) ont bel et bien ensuite été mises en vente aux guichets de la Poste. Il n'y a pas de petites économies !




On s'accorde en effet à considérer les feuilles issues du premier cylindre A+A utilisé, comme des essais qui ont finalement été commercialisés. Ceci explique les défauts que l'on retrouve souvent sur ces timbres : défauts d'impression, de piquage, de dates, etc...



Enfin, quand je dis souvent.... Encore faut-il avoir la chance d'en trouver de nos jours !



Les images qui suivent vous en montrent quelques unes :



Timbres de la dernière rangée non dentelés (le piquage se faisait de bas en haut) issus d'une impression pourtant plus tardive : D+D datée du 12 juin 1922




Gros défaut d'impression sur le bas de feuille, et piquage peu à peu décalé vers la gauche





Impression sur un raccord de papier au sein de la bobine


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La nécessité d'un matériel d'impression spécifique est à l'origine du type spécifique de ces timbres : le type IB. Il a été fabriqué à partir du vieux poinçon du 10 c. qui était initialement de couleur rouge (Yvert n°138) et au type IA.



Celui-ci a été copié et retouché pour donner 4 galvanos de service de 50, qui ont dû pour la première fois être cintrés, c'est à dire courbés, puis assemblés pour donner un cylindre d'impression. Un tour de cylindre imprimait alors 2 feuilles de 100 timbres, séparées par les fameux parallélogrammes qui permettent depuis de distinguer les deux "planches" de A+A.

Comme cette presse 1 ne comportait qu'un cylindre et qu'un encrier, la date et les numéros des feuilles étaient imprimés par la même occasion, et se retrouvent donc de la même couleur que le timbre : c'est à dire en vert. De plus, il a fallu dégager à cet effet des évidements à gauche et à droite au sein de ces parallélogrammes, pour pouvoir y loger ces renseignements.


Toutes ces particularités font le charme de ces premières feuilles au type IB, et permettent de les reconnaître facilement.

Par la suite, dès 1923, les presses permettront d'éviter le travail que cela représentait de dégager ces emplacements, et d'imprimer la date et les numéros par dessus les parallélogrammes, en noir cette fois-ci, à l'aide d'un autre cylindre, afin qu'ils soient mieux visibles.
Un progrès de plus.

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La numérotation automatique des feuilles rotatives facilitait la comptabilité qui était auparavant manuelle.

Les feuilles impaires correspondaient à un des deux A, et les feuilles paires à l'autre, chacune pouvant être identifiée par l'aspect différent de ses parallélogrammes.

Toute l'étude des coins datés en découle.

Par la suite, l'atelier ajoutera même des marques distinctives sur ces parallélogrammes, différentes pour chacune des deux feuilles d'un cylindre.


Les premières marques sont apparues en juin 1924 avec le timbre à 85 c. rouge Semeuse lignée, mais elles seront d'abord visibles au niveau du coin inférieur gauche.
Les voici d'ailleurs :



Ce n'est qu'en mars 1926 avec le 30 c. bleu Semeuse que ces marques seront visibles en bas à droite de la feuille, donc dans les coins datés, avec le tirage H+J.



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Du fait des nombreuses feuilles défectueuses, il arrivait souvent, que dans un paquet de cent feuilles, on soit obligé d'en rejeter quelques unes fautées. Une feuille de remplacement était alors insérée dans le paquet, et, pour ne pas gêner la comptabilité, cette feuille de remplacement devait évidemment comporter le numéro de la feuille fautée qui avait été supprimée.


Pour ce faire, on annulait à la main, au composteur, le numéro imprimé et on le remplaçait par le numéro de la feuille qui avait été rejetée :

Avec l'amélioration de la maîtrise de cette nouvelle technique, les feuilles fautées sont devenues par la suite plus rares, mais cela arrivait malgré tout parfois, et il est donc possible de trouver de tels coins de feuilles inférieurs gauches re-numérotés pour tous les autres timbres rotatifs.

Il arrivait même qu'une feuille déja re-numérotée doivent remplacer à nouveau une autre feuille fautée, et se retrouve donc être re-re-numérotée !


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Les coins datés, et encore plus les feuilles entières, de ces premiers tirages rotatifs sont fort rares : on ne connaît que trois jours à ce fameux tirage A+A, la première date étant le samedi 4 mars 1922, date mythique pour tout collectionneur de coins datés !

Le 7 et le 24 mars complètent ce tirage, mais le 24 a le chiffre 4 imprimé à sec.

En plus de 35 ans de philatélie, je n'ai jamais trouvé de coin daté de ce tirage !
Si vous en voyez un un jour, vous savez à présent à qui vous pourriez le vendre...

En revanche, j'ai vu se négocier deux feuilles entières. J'ai bien entendu sauté immédiatement sur la première, mais malheureusement raté la seconde. Le vendeur (célèbre organisateur de VSO de la rue Drouot) en ignorait d'ailleurs la rareté !

L'acheteur non, hélas pour moi...

Au total, on en connait quatre en tout et pour tout. Et vous avez la grande chance d'en trouver trois ici réunies pour la première fois, la quatrième serait au Musée Postal...
Cela illustre à merveille les fastidieuses explications données plus haut.


On remarquera l'absence de numéro de presse au niveau de l'interpanneau, inutile puisqu'il n'y en avait qu'une à l'époque ! Ainsi que l'absence des 3 futurs points de couleur situés à mi-hauteur.



Les deux dernières, photographiées en noir et blanc, ont en plus l'avantage d'avoir été imprimées consécutivement (numéros se suivant 85714 et 85715) et représentent donc un tour complet du cylindre A+A, ici en quelque sorte reconstitué après + de 88 ans de séparation....

A noter : toutes les trois sont des feuilles de remplacement, re-numérotées à la main.

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En espérant vous avoir donné envie de vous lancer dans la collection des coins datés, collection certes un peu passée de mode aujourd'hui, mais qui regorge de nombreuses merveilles à la portée de ceux qui savent les découvrir, et de tout un tas d'informations passionnantes et souvent méconnues sur nos amis les timbres.






























1 commentaire:

Jean-Luc a dit…

Bonjour,

J'adore tes articles.

Mais une petite précision sur la Chambon s'impose.
La première machine a été acheté le 3 juin 1921 et elle était déjà dans les murs de l'atelier depuis l'année précédente.

Il aura quand même fallut une bonne année pour la mettre au point et pour ne fabriquer que des feuilles alors que le but initial et la commande initiale était pour la fabrication des roulettes. Les essais de cintrages ayant re-commencé eux en 1920 et étant aux points.

Source : Extrait des archives nationale, séance de la commission des marchés du 21 juin 1921 cote F/90/21784 et séance du 21 juillet 1927 Cote F/90/21794.

Bien amicalement,

Jean-Luc