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vendredi 26 juillet 2019

Annam, ça commence comme Annulé !


Le Dragon d'Annam au départ du Bourget - 19 février 1929

  Pour faire suite à notre dernier article, et toujours à propos des annulations rares supportées par nos chères Semeuses, je tenais à vous rapporter l'histoire extraordinaire du Dragon d'Annam, l'avion qui les a envoyées en l'air, entre Le Bourget et Bondy...

La mode était aux raids aériens.
Les grands pilotes qui s'étaient couverts de gloire grâce à leur courage au cours de la première guerre mondiale, cherchaient sans cesse de nouveaux itinéraires qu'ils seraient les premiers à parcourir avec leurs machines volantes.
Plus les destinations étaient lointaines et les vols risqués, plus ils étaient tentés.

  Le public se passionnait pour ces aventuriers, leurs exploits et leurs mésaventures. Du coup, comme les philatélistes étaient nombreux parmi eux, et que la Poste Aérienne vivait ses premières grandes heures, la plupart de ces vols emportaient dans leur soute des sacs de courrier.

Le tarif demandé par la Poste pour ces missives était exorbitant, à la hauteur des exploits accomplis.

  Même s'il existait certainement une petite part de correspondances réelles, pour lesquelles les expéditeurs étaient prêts à s'acquitter d'une surtaxe importante afin que leur envoi arrive à destination bien plus vite que par les autres voies terrestres ou maritimes de l'époque, la plupart des lettres transportées provenait de philatélistes amateurs de ces "premiers vols".

La presse annonçait ces tentatives de traversées fabuleuses et le public répondait présent. Il ne fallait surtout pas le décevoir. Des oblitérations spéciales étaient créées pour l'occasion, avec de jolis cachets à date et de beaux tampons authentifiant le vol de ces enveloppes. Parfois même les pilotes y apposaient leur signature !

Souvent adressées en "poste restante" à une personne fictive, et donc jamais récupérées à destination, elles étaient retournées à l'expéditeur, philatéliste ravi de se procurer ainsi une belle pièce pour sa collection.

De tels exemples sont courants en philatélie et restent pour moi sans grand intérêt, même si certains vols ont emporté très peu de lettres, avec des pilotes célèbres (Jean Mermoz notamment), atteignant des pays exotiques et lointains. Mais il y a des amateurs, et les prix s'envolent parfois eux aussi...


  L'équipage du vol qui nous intéresse, constitué de Dieudonné Costes, Maurice Bellonte et Paul Codos, ne restera certainement pas dans les annales suite à cet exploit-là...
L'histoire postale s'est retrouvée au premier plan, un cas resté unique à ce jour !

La concurrence était forte et Le Brix se préparait lui aussi à la même liaison au même moment.

*****
Mais, appréciez tout d'abord ces extraits du récit de l'aventure, 
de la main du second pilote de l'avion :
(Routes de Ciel par Paul Codos - Éditions France Empire)

Notre itinéraire comportait une première étape à Tri-poli, puis viendraient Le Caire, Bassorah, Karachi, Allahabad, Calcutta et Hanoï. Alors que les meilleurs bateaux mettaient près d'un mois pour atteindre l'Indochine, une liaison en trois jours et demi, ainsi que nous pensions le faire, apparaissait comme un objectif de première grandeur.

Un Breguet biplan 284T, muni d'un moteur Hispano-Suiza de 550 C.V., nous était attribué, baptisé pour la circonstance "Dragon d'Annam".

 À 17 h 40, le Dragon d'Annam est sorti de son hangar. L'appareil est maintenant en position de départ. Costes s'installe au poste de pilote, Bellonte et moi embarquons à sa suite. Une dernière vérification. Oui, les sacs postaux que les P.T.T. nous ont confiés sont bien à bord. Ils contiennent plus de 6.000 lettres à destination de l'Indochine.   (N.B. il y en avait probablement davantage)
Costes ouvre les gaz. Nous décollons avec facilité. Un tour de terrain, nous piquons vers le sud-est. Le cap donné, je me dirige vers l'installation aménagée dans la partie supérieure de la cabine pour surveiller la dérive et la route. 
Nous sommes environ à 500 mètres d'altitude lorsque le ronronnement du moteur s'interrompt. Une courte reprise, un toussotement : l'hélice s'arrête. 
D'un bond, j'ai regagné ma place. Je saute sur les robinets de vidange. J'y rencontre la main de Costes qui s'y pose au même moment. Une pression rapide, nous sentons que l'avion s'allège. Au-dessous, c'est le noir parsemé de lumières clignotantes. Nous allons percuter une agglomération. 
Costes s'est rivé aux commandes. 
Dans ces ténèbres, il distingue un noir plus intense. L'aile inclinée frôle des toits. Le trou sombre est là. Costes plaque l'avion. Un bruit enveloppant, un déchirement de tôle qui semble nous pénétrer, de multiples chocs, une intense odeur d'essence. Le silence. 
- Personne n'a rien ? haleta Costes. 
- Ça va, répondit Bellonte.
Péniblement, je parvins à articuler :
- Moi aussi. 

Après de multiples efforts, je parvins à sortir de la cabine. Nous étions saufs. Notre premier regard fut pour l'appareil. 

C'est à Bondy, à moins de soixante mètres du pont qui enjambe la ligne Paris-Strasbourg, que notre avion s'était incrusté dans le terre-plein large de vingt mètres qui sépare deux séries de voies. Le moteur presque intact avait dévalé la pente du talus, tandis que l'extrémité de l'aile droite atteignait le niveau du ballast, à moins d'un mètre des rails. La demi-aile inférieure gauche complètement retour-née laissait apercevoir les lettres d'immatriculation. 
Un poteau télégraphique s'était, à l'emplanture, profondément enfoncé dans l'aile. Le train d'atterrissage, enterré, avait perdu une roue que l'on retrouva à plusieurs dizaines de mètres.
Les vitres de la cabine étaient en miettes et le fuselage, replié sur lui-même, avait cédé juste au ras des sièges. 

Le Dragon d'Annam ne verrait jamais le pays du « Midi pacifié ». Une incompréhensible panne d'alimentation avait mis fin à mes premiers pas d'aviateur de raids. 
Le bal s'était terminé trop tôt...






*****
  Le courrier posté dans tout le pays ne devait pas être oblitéré par le bureau d'origine, ce qui est contraire aux habitudes. Il devait porter la mention "Par voie aérienne de France en Indochine" pour pouvoir être centralisé au Bourget, et y recevoir l'oblitération spécialement prévue, un grand cachet à date rond :
"POSTE AERIENNE FRANCE - INDOCHINE".

Les lettres simples devaient être affranchies à 10 f. 50 et les recommandées à 11 f. 50, ce qui correspondait à une somme importante pour l'époque !

  Comme on aurait pu s'y attendre, cette consigne n'a pas toujours été suivie "à la lettre", et certaines ont reçu par erreur une oblitération dite "normale".
Lorsque la poste s'en aperçut au Bourget, et pour satisfaire ses clients qui avaient déboursé 10 francs de plus pour ce premier vol, elle prit une décision exceptionnelle : à ses frais, elle affranchira à nouveau les lettres en question, avec de nouveaux timbres, pour que ceux-ci puissent recevoir le joli cachet prévu à l'intention des amateurs. Beau geste, non ?
Et elle a dû annuler les autres timbres, oblitérés par erreur d'un cachet classique, avec une griffe ANNULÉ. Et c''est cette griffe qui est rare !

On sait que 542 lettres ont ainsi dû être ré-affranchies, dont une cinquantaine de recommandées.
Coût de l'opération pour la Poste : environ 5500 francs !  

Par ailleurs, tout le courrier a été retourné aux expéditeurs suite à l'accident, après avoir reçu une grande griffe violette :
RAID INTERROMPU
PAR ACCIDENT
Retour à l'envoyeur
Peu de timbres ont été décollés de leur support comme celui-ci :



Les lettres en revanche ont été précieusement conservées par leurs expéditeurs, et se rencontrent assez souvent puisque les sacs en contenaient des milliers, et qu'elles ont été sauvées.

En voici une jolie, recommandée, pour laquelle les consignes ont été bien suivies :

Les timbres ont bien reçu le cachet spécial.

Les deux suivantes en revanche ont reçu l'annulation, et ont été ré-affranchies. 
Elles sont bien moins courantes :

 Lettre simple à 10 f. 50

Lettre recommandée à 11 f. 50

  Compte-tenu des tarifs, on trouve bien entendu la plupart du temps des timbres au type Merson pour arriver à 10 francs, avec en complément de nombreux autres timbres de l'époque.
La Semeuse est logiquement largement représentée.
Le faible nombre d'entre elles qui ont reçu la griffe ANNULÉ en font de vraies raretés. 


Voici d'autres exemples de ces jolis et rares courriers avec l'annulation :

Cachet normal sur les timbres "d'origine" qui ont été annulés,
et les 2 mêmes timbres apposés au Bourget, oblitérés avec le joli cachet :


Celle-ci n'a coûté que 10 f. à la Poste (le Merson apposé au dos)
 puisque le 1 f.50 Légion américaine n'avait pas été oblitéré :


Ces deux-là sont les sœurs jumelles de la mienne
(même expéditeur, même timbres, et même adresse) :


 


 Sur ces 5 suivantes, on note un gros coup de crayon en plus de l'annulation :










On trouve une grande diversité de de timbres pour arriver au bon tarif :
















Celle-ci est la seule vue affranchie exclusivement avec des Semeuses :
(ex. collection R. Françon)


Cette dernière me semble un peu douteuse, car nulle part dans les multiples 
compte-rendus de l'accident il n'est fait mention d'un incendie :



Comme le démontre enfin celle-ci, le courrier pouvait 
tout à fait être posté hors de la métropole (ici le Maroc !) :



Vous pouvez trouver de nombreux autres articles de presse 
relatant l'accident à cette adresse :

*****

Ce cachet bleu avec nom de l'avion est rarement rencontré, 
mais celle-ci n'a pas dû être ré-affranchie 
puisque les timbres ont bien reçu d'emblée le cachet spécial :

Et sur celle-ci, curieusement, le joli cachet a été apposé
par-dessus le cachet normal, sans ré-affranchissement, 
sur les timbres qui sont restés non annulés :


Voici pour terminer un récapitulatif des timbres vus et annulés 
sur tous les courriers que je vous ai montrés (numéros Yvert & Tellier) :

123 x 11
145
159
165 x 2
169
179
188 B x 2
181 x 29
199 x 19
203
205 x 18
206
207 x 15
208
235 x 4
237 x 3
238 x 3
245 x 3
249
250 x 3
251
Maroc 78

Maroc PA 12+13+14+18+21

Total : 127 timbres dont 55 Semeuses.
Vous voyez que, mine de rien, ces annulés sont rares, et certains uniques !

Merci aux collectionneurs qui auront l'amabilité 
de me communiquer les images d'autres lettres 
porteuses de timbres annulés qu'ils ont pu croiser !

(en cliquant sur "aucun commentaire")
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vendredi 28 juin 2019

Z comme Zorro !


  A partir de 1911, certains timbres tout juste imprimés, ont été volontairement retirés de la circulation par l'administration pour finalement ne jamais être mis à la disposition du public : ils étaient destinés à la formation des postiers, ce sont les timbres des cours d'instruction.

  Par précaution, afin d'éviter et décourager toute tentative de détournement pour un usage personnel, ceux-ci étaient surchargés : dans un premier temps ANNULÉ, et par la suite SPÉCIMEN, le plus souvent à l'encre noire. Ce qui leur enlevait toute valeur pour l'affranchissement, et les rendait inutilisables.

Rapidement, on les a retrouvés sur le marché philatélique, et la plupart ne sont pas rares du tout.

  On rencontre bien quelques courriers ou formulaires administratifs affranchis avec de tels timbres, mais il faut s'en méfier à mon avis : il s'agit le plus souvent d'une complaisance.

On trouve ainsi surchargés des timbres issus de feuilles à plat avec millésime, de feuilles rotatives avec coin daté, ou même de carnets, ainsi que des entiers postaux, ce qui peut représenter une jolie collection à part entière !

  Parmi ceux au type Semeuse, on sait que certains carnets ont été annulés grâce à l'apposition d'une surcharge réalisée à la main, contrairement aux feuilles, ce qui est source de petites variétés : surcharge doublée ou bien à l'envers, originalités toujours amusantes.

En revanche, pour les feuilles qui étaient surchargées mécaniquement en typographie, les variétés sont à ma connaissance très rares, pour ne pas dire inexistantes.

  On connait, pour les 2 valeurs que sont le 30 c. rouge et le 50 c. bleu, des exemplaires avec un décalage net de la surcharge, qui se retrouve alors à cheval sur 2 timbres adjacents, ou sur le pont.



  A l'extrême, il est même arrivé que certains timbres se retrouvent dépourvus ou presque de ladite surcharge, à cause de l'importance du décalage : ce sont de réelles raretés !

L'administration ne pouvait pas laisser passer ça, et ne pouvait pas non plus gaspiller ces feuilles en les mettant au rebut ! Elle a alors décidé de compléter l'annulation qui faisait défaut sur quelques-uns seulement, en apposant manuellement un cachet à l'encre violette, composé d'un Z dans un cercle.

  Dix exemplaires du 30 c. et trois seulement du 50 c. sont connus ainsi annulés avec ce Z de Zorro !
Ainsi que trois exemplaires du 3 c. au type Blanc.
Je vous laisse apprécier...


Du coup, on n'en voit pas tous les jours, vous vous doutez bien !
Sauf ici...



Jamais vu un autre comme celui-ci !

  Le décalage est de quelques millimètres pour le 3 c. Blanc et le 50 c. bleu semeuse, et je ne pense pas qu'il puisse en exister de totalement dépourvus du mot ANNULÉ. Vous comprendrez mieux pourquoi en regardant l'exemple suivant du 30 c. rouge Semeuse.

  Pour ce dernier, j'avais eu la chance, il y a de nombreuses années, de tomber sur cette bande qui est à mon avis unique avec son millésime :

Et je ne l'avais pas laissée passer...
L'image n'est pas terrible, désolé, mais la suivante sera mieux, promis.

Le bloc de 8 avec millésime 1 montré plus haut prouve que la feuille
 a été découpée autrement qu'en bandes horizontales.

On voit tout de même que le décalage vers la droite de la surcharge y est bien plus marqué que pour les 3 exemples précédents, l'écart représentant presque la largeur d'un timbre. Du coup, celui de gauche en est absolument dépourvu, alors que c'est le bord de feuille droit qui en a hérité : spectaculaire, non ?


   La fin de l'année 2018 a vu se disperser aux enchères une extraordinaire collection de variétés, au sein de laquelle j'ai eu le plaisir de faire la connaissance avec 2 petites sœurs de ma bande. Une grande et une petite, ce qui fait trois Z sur les dix connus.
N'allez pas croire pour autant que ce n'est pas si rare que ça si l'on en voit sortir deux d'un coup.
C'est que la collection était vraiment exceptionnelle !

Tout d'abord la bande de 10 haut de feuille que voici, située immédiatement au-dessus de la mienne en 1921, avant leur séparation :

En cliquant sur l'image, vous l'apprécierez mieux.
Jolie, mais sans le millésime, forcément !

Et la petite dernière :

Vous remarquez que le décalage est un peu moins marqué sur celle-ci, 
puisque le A de ANNULÉ commence à empiéter sur le timbre de gauche.


  En extrapolant le décalage discrètement oblique aux timbres situés en-dessous, on comprend bien qu'à chaque rangée la surcharge va se retrouver un peu plus sur la gauche.

A mon avis, pour les 5 dernières rangées de la feuille de 150 (15 x 10), le mot ANNULÉ empiétait suffisamment, et il n'a pas été jugé nécessaire d'apposer manuellement le cachet Z, ce qui explique que l'on n'en connaisse que 10 et non 15.
Qu'en pensez-vous ?

Je me suis amusé à reconstituer virtuellement le haut de cette feuille :


Ce qui me permet de penser que la petite bande correspond à la quatrième rangée, les traits verts figurant l’alignement du sommet du A.

On peut donc raisonnablement penser qu'il ne doit exister qu'un seul autre
et troisième timbre totalement dépourvu de la surcharge ANNULÉ,
 pour lequel ce Z s'imposait absolument !


 D'ailleurs, en voici un qui pourrait bien être ce fameux troisième non surchargé:


 Plus on descend vers le bas de cette feuille (depuis découpée), plus la surcharge tend à reprendre sa place, petit à petit.

Et tant qu'on y est, je vous en montre également celui-ci :

Sur cette cinquième rangée, déjà 2 lettres du mot
ANNULÉ surchargent le timbre de gauche.

Logiquement, pour les 5 rangées du dessous, le Z n'était pas absolument indispensable...


    Sur cette dernière bande, quelqu'un a apposé une surcharge ANNULÉ à l'encre violette et différente, au lieu du fameux Z, sur le timbre situé à droite du pont : qu'en pensez-vous ?
Moi j'ai des doutes sur son authenticité, même si Louis Barrier dans son ouvrage de 1951 en décrit une qui lui ressemble...


Il est vrai que ce timbre quasiment non surchargé, aurait bien mérité son Z lui aussi, comme ceux situés au même emplacement sur les 2 bandes déjà montrées.

Peut-être sont-ils là les 5 autres exemplaires annulés à la main, répertoriés depuis Barrier ?
Non pas avec un Z en réalité, mais avec un ANNULÉ en violet.
Et non pas situés sous les 5 qui illustrent cet article.

A votre avis : je tiens un scoop ?

Malgré tout, des timbres connus à si peu d'exemplaires, 
c'est toujours chouette à regarder et à collectionner,
même en photos !

De quoi laisser ce cher Bernardo totalement muet !



Pour terminer, je vous rassure : l'impression de cette surcharge
se déroulait le plus souvent sans encombre :





En 1923, sur cette feuille rotative du 20 c. brun,
on dirait que La Poste n'a plus retrouvé son fameux tampon Z,
et l'a remplacé par un bon gros coup de crayon bleu...
Système D !