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jeudi 1 novembre 2018

Rencontre du 8ème type !


  Tous ceux qui étaient en âge de l'apprécier lors de sa sortie en 1977 s'en souviennent encore certainement : la sortie du film de Spielberg souleva une vive émotion : on n'avait jamais vu ça au cinéma !

Le succès fut énorme : deux ans après les dents de la mer et cinq avant E.T. l'extra-terrestre, le réalisateur devenait culte. La suite de sa carrière ne fera que confirmer son talent de génie !

  Je suis sûr de ne pas être le seul philatéliste à avoir fait le rapprochement, et à rêver de découvrir un jour un nouveau type en examinant mes timbres à la loupe. Il faut dire que notre chère Semeuse est bien connue, devenue célèbre "all over the world" en grande partie à cause de ses types multiples, et du vaste champ de recherches qu'elle nous offre. La reine incontestée en ce domaine est celle à 25 c. avec ses 7 types différents.

Il faut dire que lorsqu'on prend la peine de s'y intéresser, que l'on apprend pourquoi ces différents types ont vu le jour, comment ils ont été imprimés, sous quelle forme ils ont été vendus au public, souvent suite à une augmentation des besoins en rapport avec un nouveau tarif postal, et parfois avec une machine plus moderne et très différente de la précédente, cela devient vite passionnant !


  Depuis plus d'un siècle, de très grands philatélistes ont laissé leurs noms dans l'histoire de la Semeuse, au premier rang desquels figure Monsieur Pierre de Lizeray à qui l'on devrait rendre à mon avis plus souvent l'hommage qu'il mérite. Les écrits qu'il a su nous laisser sont d'une intelligence et d'une précision remarquables. Je vous les conseille tous !
Il en a tellement bien étudié les moindres détails qu'à ma connaissance, plus grand monde après lui n'a fait la moindre trouvaille importante sur la Semeuse, et ce depuis des décennies !

  Alors, à mon modeste niveau, j'ai toujours essayé de suivre son exemple, de m'inspirer de ses conseils, mais je ne prétends pas lui arriver un jour à la cheville.

Même s'il nous arrive encore souvent de découvrir des nouvelles dates pour certains tirages en farfouillant dans les coins datés, ou parfois au bas de rares carnets, et quelques nouvelles couvertures par ci par là, il faut bien reconnaître qu'il ne nous a pas laissé grand-chose à découvrir...

***** 
  Comme beaucoup d'entre vous, je suis depuis longtemps le marché philatélique, et je prends beaucoup de plaisir à feuilleter les catalogues des grandes ventes parisiennes notamment. Lorsque je vois une pièce qui me plait ou qui sort de l'ordinaire, mais que je ne peux pas m'offrir, je me contente d'en rêver et d'en conserver une photo pour mes archives. Au début, je découpais les catalogues, mais maintenant je stocke les images informatiques, ce qui me prend moins de place.
Ma mémoire personnelle en conserve aussi le souvenir la plupart du temps.

  Il y a longtemps de ça, j'avais pu acheter dans une de ces ventes, un essai du 25 c. imprimé en noir sur du papier bleu, ce qui était déjà assez original pour me plaire.
Les essais de couleurs et de papiers sont assez fréquents, mais je trouvais celui-ci joli.


  Et puis un jour, j'ai vu passer un autre essai, de teinte orangée, qui le faisait ressembler au timbre que l'on connait sous le numéro YT 235. Mais en y regardant de plus près, on voyait que le type n'était pas le plus connu, celui du 235, le type III.

Je n'ai pas pu l'acquérir pour l'examiner à la loupe, mais cela m'avait intrigué. Mis la puce à l'oreille...
J'avais stocké ça dans un coin. Sans plus y réfléchir : grossière erreur de ma part !


  Dans une vente plus récente, surgit alors sous mes yeux ébahis cet O.V.N.I. que même Spielberg n'aurait osé imaginer s'il avait été philatéliste


  Un essai de roulette selon le vendeur, dont personne n'avait jamais entendu parler jusqu'alors, présenté en bande verticale de 11, comme les bandes bien connues, dont le 11ème timbre représente la preuve qu'il ne s'agit pas d'un morceau de feuille rotative normale (qui ne peux excéder 10 timbres).

  A l'évidence, il ne pouvait pas s'agir d'un essai réalisé pour les feuilles normales de 100, et encore moins pour les feuilles destinées aux carnets. D'où la déduction logique : un essai de roulette.

Le prix était tellement inabordable que je ne l'ai même pas retenu, mais j'avais bien remarqué la ressemblance frappante avec mon essai bleu sur noir...

  Par la suite, j'ai appris que les timbres de cet essai de roulette étaient au type II, ce qui m'a stupéfait !
Le type II du 25 c. étant le type des derniers carnets.
Saperlipopette !

Cela pouvait coller avec mon isolé, mais certainement pas avec une bande de 11. Aucun carnet ne comporte plus de 2 timbres en hauteur. J'ai donc mieux regardé mon essai, et je l'ai comparé avec un timbre de carnet au type II :


Les dentelures sont strictement les mêmes.
La forme du 2 est semblable.
Quelques autres critères sont présents.
OK, c'est bien un essai au type II.

 Je me suis donc dit (et je ne suis pas le seul) : lorsque l'administration a décidé de fabriquer à nouveau des roulettes de timbres à 25 centimes, fin 1922, ils ont utilisé un poinçon existant au type II pour réaliser des essais, mais ceux-ci n'ont pas donné satisfaction.
Et ce sera finalement le type III qui sera créé de toute pièce, et qui servira pour les roulettes.

  Dans ma petite tête, cela tenait debout : rien de choquant dans tout ça. Mais je me trompais...

Je vous rappelle que l'atelier de fabrication des timbres-poste ne se souciait absolument pas des différents types de ses figurines à l'époque : il contournait au mieux les difficultés techniques rencontrées, et seul le résultat comptait.
Les types ont été identifiés bien plus tard par les philatélistes.

*****

  Aujourd’hui, (c'est tout frais) ce deuxième O.V.N.I. encore plus ébouriffant que le premier, est mis en vente par une célèbre maison de vente parisienne :


Mais il n'est pas sûr que cette magnifique bande trouve preneur, malgré sa rareté, 
car son prix est évidemment à la hauteur : à suivre...

  Non seulement elle est en meilleur état que l'autre, mais en plus, vous voyez comme moi qu'elle a l'avantage d'être attenante à son bord de feuille, ceci expliquant cela.
De telles bandes de roulettes sont extrêmement fragiles, et ont volontiers tendance à se découper, ce qui leur ferait perdre toute valeur. Sauf lorsque, comme ici, le BDF la consolide.

  Et un 3ème O.V.N.I. va se vendre à Londres dans quelques jours. La loi de séries...


Il faut bien se rendre à l'évidence : une ou plusieurs "feuilles" de cet essai ont été détaillées, soit sous la forme de bandes verticales, soit à l'unité, et se sont retrouvées sur le marché philatélique ces dernières années.
Mais au fait, de quel format ces "feuilles" ?
Des feuilles de 150 imprimées à plat, ou bien des bandes sans fin sorties des rotatives ?

  C'est en essayant de répondre à cette question que la lumière se fit, peu à peu dans mon esprit...

  Les timbres au type II ont toujours été imprimés à plat, c'est une certitude, à partir de février 1920 si l'on se réfère à un des trésors du musée postal : un fragment daté de feuille pour carnets.

Ces derniers n'ont été mis en vente qu'au début de 1922, après ceux aux types IV et I B, et avec initialement la même couverture, postale, sans aucune publicité.

  Mais, on sait également qu'à cette période, au début des années 20 l'administration était au plus haut point intéressée par les machines rotatives, et cherchait à se moderniser.
En témoigne le superbe document de juin 1921 dont voici un extrait :


On y devine que c'est la guerre qui avait obligé la poste à renoncer à ses idées de modernisation, mais elle ne lui avait pas fait perdre le fil pour autant : c'est ainsi que quelques mois plus tard la première Semeuse rotative verra le jour, en mars 1922.

  Mais ce qui nous intéresse au plus haut point, c'est que vers 1913, l'administration avait chargé une entreprise privée, la maison Chambon, de réaliser pour elle des essais en impression rotative.
Le choix du secteur privé, très surprenant de la part de la poste, explique peut-être aussi qu'il n'y ait pas eu de suite immédiate.

Ça, je le savais depuis longtemps, Storch et Françon au début des années 80, en ayant fait une large description dans leur ouvrage : l'essai privé rotatif concernait une Semeuse à 10 c. dite de Haegelin, du nom de son graveur qui l'a copiée sur un original fourni par l'atelier.
Un essai rotatif précoce et connu donc, mais cependant assez rare.

On en a vu passer en vente quelques blocs, très chers, trop à mon goût, en rouge ou en vert, comme ceux-ci, au format inédit de 5 timbres en largeur, certainement des fragments découpés dans une longue bande (voir les bords déchirés) :


Avant de se lancer dans la Semeuse, l'entreprise avait fait d'autres essais avec un profil du président de l'époque, Raymond Poincaré :

Sacré Raymond !
C'est lui qui va me donner la clef du mystère, 
lui le seul bloc de ma collection qui ne soit pas au type Semeuse !

  Ceux qui ont l’œil, auront comme moi noté une similitude entre ces essais et 2 des bandes montrées un peu plus haut dans cet article, celles avec le bord de feuille : c'est ça qu'il faut regarder pour une fois, pas les timbres mais le BDF.

On y voit dépasser 2 trous de la perforation. C'est un cas unique, caractéristique de ces essais rotatifs. Décrit depuis longtemps.
Et la bande qui se vendra peut-être ce soir a aussi ces 2 perforations latérales !

 Alors qu'aucune des émissions officielles, ni les feuilles à plat de 150, ni les feuilles rotatives de 100, prévues pour la vente aux guichets ou pour les roulettes, aucune n'est jamais sortie de l'atelier avec autre chose qu'un seul trou dépassant dans la marge !


Feuilles à plat : normale                             et pour roulettes


Feuilles rotatives : normale                            et pour roulettes

  Un trou c'est un trou me direz-vous, mais celui-ci semble bien démontrer que les bandes verticales (et les isolés) de cet essai de 25 c. noir sur bleu, proviennent de la même entreprise privée qui n'était jusque-là connue que pour ses essais du 10 c.

Tout ça pour ça ? 
Il se fiche de nous aujourd'hui !
Je vous entends d'ici...
Mais non ! 
Suivez-moi bien. Encore un peu...

  Si ce 25 c. noir sur bleu a été imprimé sur des rotatives, et par une entreprise privée qui plus est, il ne peut en aucun cas être au type II, celui des carnets à plat, même s'il lui ressemble beaucoup !
C'est impensable, le matériel absolument différent rend ceci absolument impossible.

Il ne peut donc s'agir que d'une copie du type II "officiel", forcément un peu différente de l'original.

Et même s'il ne s'agit que d'un essai, nous avons forcément sous les yeux 
le 8ème type de la Semeuse à 25 c. 

Reste à lui trouver des petites différences par rapport au type II.
Et comment va t'on l'appeler : type II bis  ? type V ?
Le voici de plus près :


Excusez le fond noir moucheté, l'impression rotative tâtonne encore !

  J'ai eu beau chercher... 
N'est pas De Lizeray qui veut ! 
Je n'ai pas trouvé de différence évidente et indiscutable. 

Mis à part bien entendu le fait qu'il soit noir (ou orangé) et imprimé sur du papier bleuté.
La gravure semble être absolument identique, preuve que l'atelier a fourni le modèle.

Essayez de votre côté...
Pas évident !
Mais c'est tout de même une belle rencontre !

  Il me semble improbable que cet essai du 25 c. puisse être contemporain de celui du 10 c. Haegelin puisque le modèle (type II) obligatoirement fourni par l'atelier, n'a existé que 7 ans plus tard.

Ce serait à mon avis plutôt au moment où l'administration s'est remise à envisager l'utilisation de machines rotatives Chambon, vers 1920, qu'elle a dû s'adresser à nouveau à cette entreprise privée qui avait  déjà bien débroussaillé le chemin avec ses essais d'avant-guerre en 1913.

  La seule certitude (et les spécialistes devaient s'y attendre) c'est que l'essai rotatif a un format légèrement supérieur, dans le sens de la hauteur, que les timbres des carnets au type II.

On a débattu longtemps pour expliquer cet allongement en rotatif : cintrage, défilement asynchrone du papier et du cylindre, sans pouvoir trancher...

Mais c'est une mesure infra millimétrique, et elle ne saute pas vraiment aux yeux.
Moins que le film de Spielberg...


Avec mille remerciements aux éminents spécialistes qui m'ont permis d'illustrer cet article !


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