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samedi 21 février 2015

Un trésor bien caché !


  Il y a quelques années, un original avait eu l'idée de lancer une chasse au trésor de grande envergure, dont le but était de déchiffrer des énigmes et de suivre des indices, afin de découvrir une sculpture en or de grande valeur, représentant une chouette incrustée de pierres précieuses.
Celui qui la trouvait l'emportait.

L'idée était bonne ! Je crois même qu'elle a eu pas mal de succès.
Lequel d'entre nous n'a pas joué enfant à ce jeu, et n'en garde pas un peu de plaisir nostalgique ?

Hélas, le trésor était trop bien caché, et je crois que personne ne l'a jamais trouvé.
L'original est décédé sans jamais avoir vu le vainqueur de son jeu.
Dommage que l'histoire ne se finisse pas mieux !...

  Le dénouement de celle qui nous intéresse aujourd'hui va s'avérer plus heureuse...

  Dans les années 80, la philatélie était encore un peu à la mode et le mensuel Timbroscopie lui avait apporté un sang neuf et bénéfique, en offrant aux collectionneurs de nombreux articles très instructifs.
Les lecteurs y apportaient parfois leur contribution en posant de subtiles questions, ou bien en donnant des réponses éclairées à certains mystères soulevés par la revue.

  J'étais alors encore lycéen, mais déjà collectionneur spécialisé au type Semeuse. C'était le bon temps.
Les catalogues de ventes que je recevais étaient pleins de merveilles.
Les prix étaient encore en francs, et presque raisonnables.
La rue Drouot me faisait encore rêver : on pouvait y dénicher des belles pièces.

  J'économisais pour m'offrir de temps en temps un aller/retour à Paris, tout en conservant un budget sympa pour ma collection. Je partais le matin à l'aube, et je rentrais le soir épuisé, ayant traversé la capitale de Drouot au Palais Royal, de la place de la Madeleine au passage des panoramas.
J'adorais flâner sur les grands boulevards en sifflotant la chanson d'Yves Montand.
Je passais quelques heures à discuter avec Monsieur Monteaux qui m'ouvrait ses coffres du coté de l'Opéra, coffres pleins de coins datés, dont je raffolais déjà.

J'étais malheureusement obligé de me restreindre, et de bien choisir pour mes achats ce qui me plaisait et me tentait le plus.
J'en garde cependant plus de bons souvenirs que de regrets, bien que j'aie souvent dû, hélas faute de moyens, laisser à Paris des tas de jolies choses que j'aurais bien aimé ranger dans mes albums...

Je profitais pleinement de mon butin dans le wagon du retour.
J'ai fait c'est vrai quelques trouvailles. Mais pas vraiment de belles affaires.

Pas autant que depuis qu'internet est passé comme un ouragan sur ce bon vieux temps !

  De nos jours, on peut facilement faire son marché au timbres depuis son canapé, sans voyager ni se fatiguer, mais toujours avec la possibilité de faire un jour "un joli chopin".
Ou bien celle de se faire arnaquer...
C'est bien moins agréable que de se promener dans la plus belle ville du monde, mais bien plus pratique, et parfois plus rentable.

  A l'époque donc, je lisais Timbroscopie, et dans son numéro 26 j'avais découpé un article consacré aux filigranes, car il y était question de la seule Semeuse jamais imprimée sur du papier filigrané : le 10 c. rose Semeuse lignée YT n°129.

Je connaissais certes l'existence de cette variété extraordinaire grâce aux ouvrages que j'avais lus, mais sa rareté me faisait la considérer un peu comme une légende inaccessible, de celles dont on parle souvent mais que l'on ne voit jamais. Pas la moindre photo à se mettre sous la dent à l'époque !

  Je n'avais même pas le réel espoir d'en dénicher une un jour, mais lorsque je fouillais tantôt dans les albums des marchands que je rencontrais, mon subconscient me poussait toutefois à retourner certains exemplaires de ce 129 pour vérifier si par hasard...   Il n'est pas interdit de rêver !

Quelques semaines plus tard : coup de tonnerre !
Un heureux lecteur de Timbroscopie ayant vu comme moi cet article, avait eu la chance, lui, de découvrir dans ses albums, non pas un 129 sur papier filigrané, mais la même variété sur une bande bord de feuille du 5 c. vert YT 137 !

Du jamais vu ! Jamais répertorié du coup !
Et la revue en donnait même une photo, que je m'empressais de conserver bien entendu.
Comme il n'est pas évident de photographier un filigrane, elle n'est pas terrible, mais je l'ai toujours.


Le filigrane y a été maladroitement représenté en gris, et la calligraphie ne correspond pas du tout à la réalité, mais c'est mieux que rien...

Mon cerveau magique en a alors conservé la trace.
Deux ou trois molécules de je ne sais quoi sont stockées à jamais entre les neurones de ma zone de mémoire.

Croyez-le ou non, mais depuis, ce sont tous les 129 et tous les 137 que je croise, que mon subconscient me force à retourner ! Et ça en fait des retournements !
Tous pour rien !

Remarquez que l'on pourrait aussi bien s'amuser à retourner tous les timbres de cette époque.
Pourquoi n'existerait-il pas ce filigrane sur d'autres valeurs imprimées +/- en même temps ?
Rien n'empêchait la poste d'utiliser comme elle le voulait ce fameux papier fourni par l'entreprise savoyarde AUSSEDAT.
Mais pas tous les jours apparemment, au vu de la rareté des timbres en question.
Peut-être n'était-ce qu'un essai, sur quelques feuilles de papier ?
Qui sait ?

L'impression du 129 a fini en 1906 alors que celle du 137 a commencé en 1907. C'est donc durant cette période que quelques feuilles de papier portant ce filigrane ont été utilisées ou testées à l'atelier de fabrication des timbres-poste. Il faut croire que le test n'a pas été concluant, et que ce fournisseur n'a pas été choisi.


  Vous allez dire que je commence à pédaler dans la choucroute, et je vous entends penser d'ici :
Mais qu'est-ce qu'il raconte avec son trésor et sa chouette ? 
Ses vieux Timbroscopie !
On s'en fiche de ses pérégrinations à Paris ! De ses neurones vieillissants !
Et de son internet !
Son filigrane, son 129, son 137 : on n'y comprend plus rien !

Mais si, mais si ! L'histoire est un peu longue mais vous allez y voir plus clair. Tout se tient !


  Depuis plus de 25 ans donc, les vrais amateurs de Semeuse, y compris moi, savent que cette variété existe sur ces deux valeurs, mais n'en voient jamais. Ou presque... Elle est d'ailleurs cataloguée.

J'ai bien vu passer, de loin, deux ou trois 129 oblitérés et trop chers pour moi.

J'ai même raté un jour un exemplaire neuf dans une VSO, dont je me contenterais bien de la photo
( à bon entendeur, salut ! si l'heureux acheteur me lit un jour : je veux bien qu'il me contacte ! )


  Un célèbre site de vente m'a permis il y a quelques années d'entrer en contact avec un autre amateur qui a bien voulu m'en céder un.  Et j'en suis ravi !  Merci encore à lui !


On y devine tout juste les deux " N " du mot Annecy en caractères minuscules : c'est peu, mais tellement beau à voir !
Vous comprendrez que ce trésor ne soit pas facile à dénicher. Il faut ouvrir l’œil, et le bon !

En revanche, même avec le bon œil, jamais vu le moindre 137 !


  Le même site de vente a depuis longtemps remplacé pour moi les grands boulevards, et je m'y promène tous les jours. Depuis mon canapé.
Je fouille de partout, je clique, je visionne les photos.
Je place dans mes affaires à suivre tout ce qui m'intéresse, suivant ainsi le cours du marché.

Et puis un samedi après-midi, j'y croise par miracle (alors que je ne me connecte jamais à ces heures-là d'habitude) un lot tout juste mis en vente depuis quelques minutes, et pour 5 euros :


Son bord de feuille m'intrigue avec sa marque verte en forme de tête de vis. Vis qui a dû se dévisser ou n'être pas assez vissée pour se retrouver ainsi recouverte d'encre verte, et à l'origine d'une impression à cet endroit.
Donc je clique dessus. Personne n'a encore eu le temps d'enchérir.

La première photo n'est pas très engageante.
Il est tout abîmé ! Il porte de lourdes adhérences au verso et des charnières au dos !
Une tache de rouille. Un timbre se détache même à moitié : pas de quoi rêver !

Mais il semblerait que mon cerveau reptilien ait fait " TILT " tout de même !

La description qui l'accompagne et les autres photos ne me laissent plus aucun doute : il s'agit bien de celui photographié à l'époque dans Timbroscopie !

Mon cœur de battre s'est arrêté ! ! !

Mais que faire ? Enchérir ?
Avec toutes les chances que cela attire l'attention d'autres amateurs, et que les enchères s'envolent bien au dessus de mes ressources.
Je ne pourrais pas le supporter.
Je ne m'en remettrai jamais si ce lot venait à m'échapper.

Alors je décide de contacter le vendeur, et de lui faire une proposition indécente, plus alléchante.
Mais de combien ?
Celui qui décrit si bien dans sa vente la variété ne peut en ignorer la rareté, même s'il a fixé un prix de départ ridicule. D'un autre coté, si je fais une offre au plus haut prix, ce ne sera plus une affaire.
Et si jamais par malheur, un autre amateur avait l'idée de placer une enchère, s'en serait fini : plus moyen de négocier ! Le temps presse. Faut pas chipoter, et surtout pas traîner !

Alors j'ose, je me lance, je tente le coup : 50 fois le prix de départ !

J’ai la chance de tomber (encore un miracle !) sur un Monsieur charmant, qui était encore connecté, et qui accepte volontiers la vente à prix net, pour un peu plus que ce que je lui proposais.
Heureusement pour moi, il n'est pas trop gourmand. Nous tombons d'accord.

Je clique comme un fou sur la case "Acheter maintenant" puisque la vente n'est plus aux enchères.
Du coup n'importe qui pourrait me le piquer sous le nez : il faut être le premier.

" CLIC "
Ça a l'air bon !
Je vais l'avoir...
C'est bon, je l'ai !

  Mon cœur, toujours sur PAUSE, repart lentement, comme celui d'un transplanté cardiaque au moment où tout le personnel de la salle opératoire se met à applaudir, soulagé.

Moi, je frôle la tachycardie ! Je n'ose y croire.

Encore quelques jours d'attente. Pourvu que le recommandé ne se perde pas en route...

Et puis me voici, le plus heureux des philatélistes, avec dans mes albums (au coffre, à la banque) le seul exemplaire connu de ce filigrane sur un fragment d'une feuille du 137 :


Après une bonne restauration consistant à décoller précautionneusement les adhérences du recto et les charnières du verso, il est bien plus présentable, raison pour laquelle je m'autorise à vous le présenter ici.

On peut à présent y lire par transparence une partie du filigrane de ce fabriquant de papier.
Celui-ci étant dans son entier :

Vve J M AUSSEDAT à Annecy

Alors, elle est pas chouette mon histoire de chasse au trésor ?



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