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lundi 12 janvier 2015

Le facteur sonne toujours deux fois !

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 A l'atelier de fabrication des Timbres-Poste, ce mercredi 5 février de l'année 1936, l'ouvrier chargé d'approvisionner en papier la presse rotative numéro 10 s'aperçoit qu'il est au bout du rouleau.
Littéralement.
Sa machine arrive bientôt à la fin de sa bobine de papier.

Et chacun sait à quel point on peut être emmerdé si on n'a plus de papier...

Il doit surveiller toute la journée encore l'impression des feuilles de 100 du timbre en cours au type Semeuse à 25 centimes de couleur brun-jaune.
Deux feuilles par tour de cylindre.
En comptant large et à raison de 30 centimètres de papier par feuille, 60 cm par tour de sa rotative, il a beau faire et refaire ses comptes, il va en manquer, c'est sûr !

Il s'agit d'ailleurs du cylindre qui est utilisé depuis le 20 janvier, et que le Baron De Vinck nommera bien plus tard AN + AO, .

  Comme il en a l'habitude, il se décide à anticiper la fin de la bobine de papier, pour s'éviter les problèmes.

Il arrête sa machine un moment. Juste avant que la fin du rouleau n'arrive sous la presse.

Puis il va fouiller au fond de la réserve, et se trimbale une bobine de papier toute neuve, qu'il fait probablement rouler jusqu'à sa presse 10.

Il la déballe, en repère le début, et il va alors s'attacher à rabouter entre elles les deux extrémités des deux bobines (celle qui se termine, et la neuve qui va en prendre la suite).

  Pour cela, il doit faire une coupe assez nette et horizontale des deux morceaux de papier (papier qui est déjà gommé avant de se faire imprimer, je vous le précise).

Puis, il lui faut coller son raboutage, en veillant bien à faire se chevaucher sur quelques millimètres les deux bouts, créant ainsi un RACCORD DE PAPIER qui ne devra pas trop gêner l'impression lors de son passage dans la rotative.
C'est donc une tâche assez méticuleuse.
Et il fait bien, pense t'il, de s'en débarrasser avant sa pause du déjeuner.
Après, il pourra faire sa sieste tranquille, bercé par le ronronnement de sa machine...

Au passage, il n'oubliera pas, comme on le lui a bien spécifié, de coller sur les côtés de son rouleau de papier ainsi rabouté, deux petits morceaux de papier de couleur rose, dépassant très légèrement sur les bords.
Ceci ayant pour but de permettre de repérer ensuite, après son impression, la feuille comportant cette zone de raboutage.

Lui ou le contrôleur se fera alors un plaisir de la mettre de côté, direction les rebuts, car jugée impropre à la mise en vente.

  On appelle d'ailleurs SONNETTE ces petits bouts de papier rose, faits pour alerter l'oeil vigilant de celui qui contrôle la qualité des feuilles, juste à la sortie de l'impression ou plus tard.

Deux petits coups de sonnette : ça doit être le facteur !



  Le problème, c'est qu'au passage dans la presse, les fameuses sonnettes se sont ici un peu pliées de traviole, ce qui fait que la feuille numéro 86488, après avoir été imprimée puis perforée, ne sera absolument pas repérée comme défectueuse !

Elle va passer à l'as, comme l'on dit, et finir par se retrouver au guichet d'un bureau de poste quelques temps plus tard.

  Et là, ou bien le guichetier se la met de côté pour lui-même, en fin connaisseur, s'il s'aperçoit de cette belle impression sur raccord, ou bien sinon, il la vend 2 f. 50  à un heureux client.

Il était pourtant encore temps de la mettre au rebut cette feuille, mais il aurait fallu alors faire des tas de paperasses...
Et encore s'emm..... un peu plus.

  Quoi qu'il en soit, un beau jour, quelqu'un va finir par vouloir utiliser un timbre de cette feuille.

Il la coupe alors en deux pour plus de facilité, et en détache un timbre, celui de la case 5.
Moi, j'aurais évité de la découper, ou alors j'aurais choisi la case 1 ou la 10.
Et vous ?

 
En la retournant, il découvre alors avec stupéfaction le spectaculaire raccord et ses sonnettes, raccord que l'on devinait pourtant déjà bien au recto du fait de la surépaisseur de papier.


Double épaisseur responsable d'un défaut d'impression :


Alors, il va les garder précieusement ces deux panneaux, en souvenir, ou bien finir par les vendre à un marchand, ou à un philatéliste.
Qui sait ?

Y'en a qui les ont vu passer sur eBay. Paraît-il, et sans succès.

  Et puis heureusement, ils ont fini dans ma boîte aux lettres, faisant du même coup deux heureux en ce début de nouvelle année :
Moi bien entendu, et aussi un ami spécialisé dans la collection du 235 !

Voilà !
Même si je ne vous garantis pas la véracité du début de cette histoire qu'il me plait cependant d'imaginer ainsi, elle se termine bien.

Il n'est pas impossible en effet que le raboutage des bobines se soit fait bien avant d'arriver au chevet de la presse.

Qui le saurait aujourd'hui ?

Toujours est-il qu'on ne les rencontre qu'assez rarement ces sonnettes !

Parfois, elles ont même été repliées vers le recto de la feuille, pour être plus visibles, et sont alors responsables d'un joli manque d'impression.

 
Mais là je m'emballe, ce n'est même pas une Semeuse !